Les Bêtes à Plumes asbl

Les Bêtes à Plumes asbl

Le 13 du mois de juin 2014

Charlotte Polis

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Après avoir délaissé l’écriture pendant une vingtaine d'année, elle y revient en 2008 pour relire et corriger « Un amour absolu » dont le manuscrit avait été soumis en son temps à Mme Suzanne Lilar avec laquelle elle correspondait à l'époque et qui l'avait vivement encouragée à le publier. Son roman est publié en 2010 aux Éditions Noctambules, tout comme le seront successivement « Maiky, le roman d'une chevrette », « Au nom de l'amitié » et « Hombre Rustico ».

 

Elle nous livre, pour ce 13 juin, une nouvelle où s'exprime toute sa ferveur pour les Hautes Fagnes et leur l'atmosphère qui peut conduire bien loin celui qui s'en enivre.

 Pour en savoir davantage sur Charlotte Polis et ses livres :

http://ecrivains-vervietois.blog4ever.com/polis-charlotte

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Un oubli impardonnable



Je m’appelle Étienne, j’ai 22 ans, étudiant en lettres, assez beau garçon, un peu romantique, style désenchanté et torturé, si vous voyez ce que je veux dire ! Pour autant, je ne refuse pas les virées entre copains, ni les soirées techno avec de jolies filles vénales, cruelles et infidèles. Mon subconscient me susurre que les femmes ne sont pas toutes ainsi, mais mon conscient se complaît dans cette désespérance, source indispensable, pensé-je, à ma créativité !

Car je suis poète, un poète maudit, un Baudelaire, un Verlaine, un Rimbaud. Un poète malheureux qui puise son inspiration dans la souffrance. Une souffrance qui me conduira tout droit à la célébrité ! J’en suis certain. Fût-elle post-mortem.

Pourtant, depuis peu, l’inspiration, ce don du ciel ou de l’enfer, me fuit ! Plus d’exaltations sublimes, plus d’accents nostalgiques ni de plaintes vagissantes. Ma veine poétique s’est brusquement tarie. Je suis aussi sec que le désert de Gobi. J’ai beau me dire que c’est passager, qu’un jour Egérie reviendra chatouiller ma plume, mais non, les jours passent et il n’y a en moi et autour de moi que vide et néant.

Mes muses autrefois si fécondes, s’assèchent, se dérobent, s’estompent. Mes esquisses, mes rimes, mes alexandrins se diluent sous une pensée toujours plus vagabonde. Je m’angoisse ! Que faire pour renouer avec mes fulgurantes envolées ? Respirer un autre air ? Voyager, parcourir les mers et les océans ? Le firmament ? Stop ! Dans ma course aux élégies, j’avais tout bonnement oublié l’état précaire de ma bourse et la rentrée universitaire !

Et soudain, le déclic, l’étincelle salvatrice. Une destination proche, facilement accessible et économiquement acceptable, me vient à l’esprit ! Les Fagnes ! Mais oui, les Fagnes ! Parcourir le Haut Plateau en solitaire, me laisser bercer par la beauté sereine de ses vastes espaces, humer les parfums de la lande, voilà qui titillera suavement ma lyre.

Un isolement total doublé d’un sentiment de liberté et même de souveraineté. Une certaine excitation due à la proximité d’un danger toujours possible. La peur de s’embourber ou de s’égarer. Un peu d’aventure, quoi ? Il suffisait d’y penser !

Et c’est dans ces dispositions euphorisantes que j’enfourchai, un jour de septembre, mon cyclomoteur. Direction : la Baraque Michel ! Puis, pedibus, le chemin de la Vecquée, et la Croix des Fiancés. Me pénétrer du souvenir de ces fiancés, égarés dans une tempête de neige, imaginer les derniers instants de leur jeune vie, féconderait, une fois de plus, ma nature de poète sensible et m’insufflerait l’émotion indispensable pour charger mes sonnets d’une indicible mélancolie.

C’est ce que je croyais.

Hélas, après quelques minutes de vaine méditation, il devint évident que je devrai aller chercher l’inspiration ailleurs. Je m’enfonçai donc plus avant dans les terres tout en évitant prudemment les sphaignes spongieuses et les tapis de molinies bleues. J’avais en mémoire quelques légendes sulfureuses d’enlisement.

J’étais courageux, mais pas téméraire.

Je marchais depuis près d’une heure lorsque je ressentis le premier frisson. Non pas d’illumination, mais de froid. Le soleil, bien que pâli, était encore visible, la luminosité suffisante, mais perdu dans mes pensées je n’avais pas pris garde à la petite brume qui ondoyait là-bas dans les lointains. Ce n’était pas bon signe ! Je m’arrêtai. Continuer ou rebrousser chemin ? Sagement, je décidai de faire demi-tour .

Mais, ce demi-tour, je l’amorçai trop rapidement, un faux pas et je trébuchai sur une méchante pierre, qui attendait, sournoise et invisible, depuis des lustres, sa proie. Un cri de douleur ! Ma cheville, malgré la protection de mes chaussures montantes était sciée en deux. Du moins, était-ce ce que je ressentais ! Je ne songeais même pas à me relever. Il était évident que si je devais me déplacer, ce serait en rampant. Mais bouger de quelques mètres, cela me servirait à quoi ?

Je m’efforçai de réfléchir calmement. D’abord appeler à l’aide. Qui sait, un randonneur se trouvait peut-être à proximité ? C’était fort improbable, mais je poussai malgré tout quelques vigoureux « Au secours », relayé par le chant d’un pipit aussi vibrant que répétitif. Et puis, plus rien. Le silence total.

Je ne m’affolai pas pour autant. J’avais mon portable dans mon sac ! Un SMS et d’ici quelques heures je serai secouru. Mais j’eus beau explorer mon sac, les poches de mon jean, ou celles de mon blouson. Rien. Où était ce fichu portable ? Mais oui, la table du hall ! En un éclair, je me revis déposant mon portable sur la console avant d’ajuster mon sac à dos. Un oubli impardonnable !

Entretemps, le froid était devenu plus vif, inexplicablement vif après cette journée ensoleillée. Inquiétant aussi. Les brusques changements climatiques du Haut Plateau sont réputés, je n’ignorais pas non plus que ce vent cinglant et ces nuages qui s’amassaient étaient annonciateurs de pluie ou qui sait, même, de neige.

Je grelottais à présent. La neige, elle ne durerait pas, elle ne m’ensevelirait pas, mais comment résister au froid ? L’eau de ma bouteille ne me réchaufferait pas, ni les quelques biscuits. Je sortis ma grosse écharpe et je me sentis mieux. Sauf que ma cheville enflait et que de sourds battements se répercutaient jusque dans ma jambe. Péniblement je délaçai ma chaussure. Le soulagement fut de courte durée. La nuit tombait, les premières gouttes s’écrasaient sur mon anorak. Je relevai le capuchon et réalisai tout à coup que sauf miracle, je ne serais pas retrouvé avant l’aube et qu’entretemps je risquais de mourir de froid.

Plus les heures passaient, plus mes mains devenaient insensibles et dans ma tête les pensées flottaient, lumineuses et sombres, légères et denses. Irréelles ! Je somnolais, ou plutôt je délirais ? Un tapis volant m’emportait vers un ailleurs féerique ! Au-dessous de moi, la Fagne scintillait de tous ses feux, Elle m’appelait, me tendait les bras, et je me laissai choir sur son sol, me roulai dans la tourbe noire comme dans un lit moelleux. Blotti contre la terre chaude, je m’enivrais de son parfum. J’étais détendu, apaisé, presque heureux.

Et puis soudain la lande tout entière se mit à trembler. Sur ma nuque le souffle brûlant de naseaux crachant des flammes. Les loups-garous, les loups -garous… Ils me poursuivaient, me rattrapaient…

Je hurlais de terreur, luttais, m’arc-boutais en un ultime effort et soudain ma main effleura une masse humide et poilue. J’ouvris les yeux, ce n’était pas une bête immonde, mais un chien berger, qui gémissait de plaisir et me léchait les mains

Une voix me dit : « Détendez-vous, vous êtes sauvé ! »

Et puis, il y eut le visage flou de ma mère, de mon père : « Tu nous as fait une belle peur ! »

Je perdis connaissance,

Je suis revenu à moi, à l’hôpital, douillettement lové dans un lit aux draps blancs, aux couvertures bien chaudes ! Rassuré, par les ombres et des murmures familiers, je me rendormis.

Mes parents m’apprirent que trouvant au matin ma chambre vide, ils s’étaient inquiétés. Il n’était pas dans mes habitudes de ne pas les prévenir lorsque je découchais. Maman avait intercepté, la veille, une conversation entre un copain et moi où je lui parlais des Fagnes. Et lorsqu’elle découvrit mon portable, elle alerta la gendarmerie.

Elle connaissait ma prédilection pour la Croix des Fiancés et les secours prirent dès le début la bonne direction. Le chien policier flaira ma piste.

Mon aventure se terminait donc sans trop de dommages. Ma cheville se rétablirait et j’avais évité de justesse l’hypothermie. Bientôt je retrouverai mes cours, la Fac, les copains, et le sourire de mon infirmière. Une fille délicieuse... ma nouvelle muse !

Dans ses bras, je ne tarderai pas à renier les poètes maudits pour devenir le chantre incontournable et génial de la vie en rose !

Un seul faux pas avait suffi pour faire de moi un poète heureux.

 



16/06/2014
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