Les Bêtes à Plumes asbl

Les Bêtes à Plumes asbl

Le 13 du mois de septembre 2013

EN DEUXIÈME ANNÉE

Albert Moxhet

dessin d'Anne Liégeois

 

Une moisson d’images se bousculait dans son regard intérieur. Pourtant, c’était comme si le temps s’était arrêté, mais pour mieux lui permettre de détailler ses souvenirs de deuxième année primaire. Y a-t-il vraiment des coïncidences ? Il se posait la question, car sa journée avait été, à ce point de vue, assez étonnante. Le matin, répondant à la demande de futures institutrices, il avait été successivement dans deux classes de 2e de ce qu’on appelle maintenant l’enseignement fondamental, pour y répondre aux questions des élèves sur l’école dans son enfance. Tout en évoquant cette période de l’immédiat après-guerre – il était entré à l’école en septembre 1946 – il revoyait en pensée ses instituteurs, leur physionomie, leurs petites habitudes, le contact qu’ils avaient avec la classe. Certains étaient craints, tellement était grande leur réputation de sévérité, d’autres beaucoup moins, mais tous faisaient l’objet d’un grand respect : en nous transmettant le savoir, ne nous aidaient-ils pas à grandir ?

Le soir, assistant à la première d’un spectacle brillamment inspiré par un auteur élisabéthain à une compagnie locale, il crut apercevoir, quelques rangées devant lui, la silhouette de quelqu’un qu’autrefois il voyait le plus souvent de face, sur l’estrade, devant le tableau noir. À l’entracte, il alla serrer la main de son ancien instituteur de 2e primaire. « C’était ma première classe, rappela celui-ci, il y a exactement soixante ans ! » Des noms, des visages, des images s’infiltrèrent dans le brouhaha des dégagements de la salle envahis par la foule des spectateurs.

Après le spectacle, en rentrant chez lui, il avait encore les yeux et les oreilles emplis des couleurs et des sons de la création à laquelle il venait d’assister. Mais, comme une image s’incruste et grandit dans celle qui la précède à l’écran, dans son souvenir s’insinuaient les bancs de pitchpin, le rideau qui cachait le tableau où un élève écrivait la dictée que les autres « grattaient » dans leur cahier, ou encore les grands panneaux illustrés sur lesquels la baguette de l’instituteur désignait concrètement ce dont il était question dans le cours. Les premiers flocons tombant mollement comme de petites plumes le firent penser à Noël. À l’époque, pour clore en beauté le premier trimestre, il y avait, dans son école, une grande exposition de crèches réalisées par les élèves. Il se souvint qu’en 1ère, ses parents l’avaient aidé à aménager en crèche, avec des personnages découpés, une boîte en carton sur laquelle il avait collé des écorces de bouleau prélevées sur la réserve de bois à brûler. L’année suivante, la même crèche avait changé d’aspect, elle était entièrement revêtue de ruban de peigné, doux comme de l’ouate, provenant de ces échantillons roulés dans du papier bleu qui faisaient partie du quotidien d’un papa lainier. C’était les dernières belles années du textile verviétois.


Anne LiВgeois. En deuxiКme annВe.JPG

 





21/09/2013
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