Les Bêtes à Plumes asbl

Les Bêtes à Plumes asbl

Le 13 du mois de janvier 2014

Laurence Cornet

Laurence Cornet a publié " La sentence de Calliope" en 2010, un roman philosophique où les immortels de l'Académie française sont confronté à la disparition progressive et totale des mots de notre langue... 

sentence de Calliope.jpg
 

 

Sa nouvelle "Vocation" s'inspire aussi du pouvoir des mots...

 

 

VOCATION

 

 

Longtemps je me suis couchée de bonne heure.

 

Tout simplement parce que j’écris mieux le soir.

 

Si je ne veux plus écrire, il me suffit de m’endormir avant la tombée de la nuit. En hiver, c’est assez pénible : mon corps et mon esprit refusent de sombrer à seize heures. C’est tôt, je sais… Je prends de la marge pour devancer l’inspiration. Mon « être » et mon « paraître », donc, se partagent la garde de ma lucidité. Une fourmi dans la jambe droite ; une chansonnette stupide dans le lobe frontal ; une main coincée sous la hanche, qui dort (elle !) coupée du reste du flux sanguin … et vlan ! La plume, à nouveau, me démange !

 

J’aime les mots. Je les trouve irrésistiblement sensuels quand ils roulent sur la feuille, vêtus d’encre humide et brillante au reflet de ma lampe, petits corps en sueur noire qui diffusent leur parfum âcre avant de pénétrer la fibre du papier. Les écrits naissent mais ne meurent pas. C’est un pouvoir inestimable que bien des hommes ont envié. Ils se sont glissés dans leurs textes pour atteindre la postérité. Subtile manœuvre.

 

Mes histoires, bien plus qu’immortelles, ne se prêtent pas à ce jeu. Plutôt que de colporter mon bon souvenir au lecteur, elles manœuvrent ma vie. Mes fictions d’aujourd’hui sont mes actes de demain. Et comme je ne suis jamais seule dans mes récits … imaginez le nombre d’individus manipulés par mon inspiration !

 

A vingt-cinq ans, j’ai écrit mon premier bouquin. Un roman d’amour. Je me suis délectée à chaque page : excès de plaisir, excès de langueur … la petite larme à l’œil que l’on traîne depuis l’exaltation des premiers émois jusqu’à la fusion des âmes, en passant par la légendaire fêlure des unions que l’on croit impossibles.

 

A trente ans, j’ai vécu cela. Une histoire sans pareil ; un homme fabuleux. J’ai coulé mon être dans cette relation telle que je l’avais écrite. J’ai tout lâché à « l’union présumée impossible » car c’est là que j’ai constaté la similitude.

 

Par la suite, j’ai renouvelé l’expérience. J’ai voulu limiter les dégâts. J’ai pondu un poème niais sur un oiseau qui se fait appeler Icare et qui se brûle les ailes dans un incendie de forêt. J’ai retrouvé la bête morte à deux pas de chez moi, les ailes calcinées, au lendemain du Grand Feu de la Saint Patrick.

 

Je crois que je n’avais jamais réellement connu la peur avant d’enterrer ma première victime.

 

Il me fallait dissimuler les preuves, il fallait m’empêcher de nuire, il me fallait arrêter d’écrire.

 

Mais la nuit tombée, l’inspiration me fait pythie.

 

Alors j’ai fait ce que tout être censé aurait fait à ma place : j’ai déposé les armes et je me suis couchée de bonne heure.

 

La fin du XX° siècle nous conduit dans un climat étrange de schizophrénie et de paranoïa. J’aurais des tas de choses à écrire à ce sujet. Rien que d’imaginer les récits qui peuvent en découler, je vois mes voisins perdre la boule.

 

Je me souviens de mon enfance aux couleurs d’insouciance où je pouvais folâtrer seule, les pieds dans le ruisseau ; à plus de cent mètres de la maison. Je me rappelle avoir quitté l’école à seize heures par les chemins de prairie, le cartable pour unique fardeau ; trois pas vers la maison, deux en arrière pour cueillir un coquelicot. Dans ces sentiers aux odeurs de foin, je semais çà et là mes camarades à plusieurs virages de leur maison … et je les retrouvais tous le lendemain.

 

Je ne sais pas où j’ai vécu toutes ces années mais je sais où je suis à présent ; je sais pourquoi je frissonne, seule, dans les parkings souterrains ; je sais ce que m’inspire le moteur d’une voiture qui râle depuis plus de dix minutes, sans raison apparente, devant mon domicile… et je comprends mes voisins.

 

Comme si je n’avais pas tenté d’écrire mes mémoires ! Mon passé couché sur papier ne se peut précurseur des enfances à venir.

 

Ce soir, ils enterrent le XX° siècle ; moi, je dors.

 

La sonnerie du téléphone me réveille à vingt et une heure. Une voix masculine me convoque au commissariat de police. Au plus tôt, mais pas ce soir, cela va de soi ! Il a sans doute déjà sa veste sur les épaules.

 

« Bon réveillon ! » Me souhaite-t-il, avant d’abandonner mon tympan au sifflement continu d’une conversation téléphonique abrégée.

 

Après-demain, j’irai voir ce qu’il me veut.

 

* *

*

 

Cet Après-demain, aujourd’hui, c’était il y a déjà cinq ans.

 

Sur son invitation, je me suis assise face à l’inspecteur. Il a déposé sur la table une édition de poche de mon roman d’amour. La couverture était ridée à la reliure et la tranche était éventée par plusieurs lectures.

 

— Êtes-vous l’auteur de ce bouquin ?

— Oui.

— Très belle histoire.

— Merci.

— Que pensez-vous que Monsieur McMillan ait pu ressentir à la lecture de ce roman, après que vous l’ayez quitté … à la page 212 de votre relation.

— Je ne comprends pas votre question.

— Je crois, au contraire, que vous savez parfaitement ce que j’entends par là…

— Où voulez-vous en venir, Inspecteur?

 

Il m’a tenu deux heures avec sa théorie sur les prémonitions.

 

J’habite New-York avec Johnattan McMillan depuis le 24 février 2001 et je travaille pour les renseignements fédéraux.

 

Je dors le jour, j’écris la nuit … des polars … des histoires macabres que l’on aurait pu lire dans les quotidiens du lendemain si elles n’étaient pas prélevées de mon cerveau déjanté et directement orientées vers une poignée d’agents spécialisés dans l’analyse comportementale. La semaine dernière, ils ont arrêté mon violeur de quadragénaires rousses avant qu’il n’étrangle sa première victime (une seule et encore vivante, sur les dix cadavres de mon roman). Mon imagination a assaini quelques quartiers jugés sensibles au siècle dernier. J’ai bon espoir pour la cellule terroriste dans l’Ohio.

 

Cette nuit, il me vient l’envie mégalomane de démanteler le plus grand braquage de tous les temps …

 

Je m’appelle Evangeline Suarez, je suis écrivain, j’invente un XXI° siècle sans peur, sans reproche.

 

Il me le rend bien.

 

Mars 2008



18/01/2014
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