Les Bêtes à Plumes asbl

Les Bêtes à Plumes asbl

Le 13 du mois d'août 2014

Philippe Groulard

Philippe Groulard est né à Verviers en 1964.

Il a commencé par écrire des romans pour enfants avant de se tourner vers un public plus large.

Après Ylang-Ylang et Acqua Alta, il vient de publier Paradise Circus où l'on retrouve le ton incisif, descriptif et direct qui caractérise son écriture quasi scénaristique.

La nouvelle "Les perles d'Aval" a été rédigée "À la manière de...", un exercice littéraire dans le cadre de l'exposition "La Belle Époque en cent coups d'oeils". Nous n'avons pas résisté au plaisir de vous la présenter ci-après. Elle n'est pas à prendre au pied de la lettre...

Pour en savoir davantage sur Philippe Groulard et ses romans, voir sa page sur le blog des écrivains verviétois

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Les perles d’Aval

 

Le fidèle Grognard n’a pas garé la voiture. Il n’y a plus de Grognard.

La voiture n’est plus une Rolls, c’est une Mini Cooper. Fausse anglaise mais toujours un peu dandy. Il faut conserver l’image. Enfin, je m’y efforce un tant soit peu. Mais l’époque n’est plus la même et les temps ont changé. Plus question de vivre de rapines comme lui. Maintenant il faut gagner son dû.

Même si tout cela reste toujours basé sur la séduction.

Ses comtesses étaient de jeunes veuves d’une révolution ou d’une guerre de début de siècle, elles étaient prussiennes, russes ou italiennes, ses duchesses étaient désoeuvrées et mariées à un pédéraste british qui fermait les yeux sur leurs écarts, ses princesses sortaient tout droit d’un conte.

Moi aussi je fais dans la comtesse, dans la lady. Mais ce n’est qu’une question de survie.

Par contre, Étretat n’a pas changé.

Bien sûr il y des parkings payants, très payants. Bien sûr il y a des crêperies bretonnes qui ne sont même pas normandes. Bien sûr il y a un musée à son œuvre, bien sûr il y a un petit restaurant, très bon en outre, qui porte le nom de mon ancêtre, bien sûr Monet ne campe plus sur la grève devant son chevalet. Mais la Porte d’Aval est immortalisée sur une plaque émaillée sur la digue. Les bons photographes arrivent à saisir la reproduction du tableau dans la même image que l’arche de calcaire qu’il a peinte alors que les pêcheurs quittent le petit port. Bien sûr Joséphine ne se promène plus dans les ruelles, abritée d’une ombrelle.

Mais en gros, Étretat n’a pas changé. L’aiguille est toujours bien là, à gauche de la plage, juste à l’extrémité de la Porte d’Aval. Les galets sont toujours aussi énormes et autant roulés par le ressac. Les mouettes sont encore rejointes par les goélands et poursuivent leurs joutes pour quelques sardines. A droite de la plage c’est la falaise des aviateurs disparus, à son pied, le calcaire planté dans la mer, c’est la Porte d’Amont. Elle est toujours là même si on ne la voit bien qu’à marée basse. Étretat n’a pas trop changé, non.

Mais l’époque n’est plus la même…

 

Ma comtesse du jour a vingt-cinq ans de plus que moi, elle n’est ni russe ni polonaise, ni lady anglaise, ni souveraine napolitaine. J’arrive à l’hôtel Saint Clair, ma comtesse m’attend dans la chambre Baker. Le radiateur y est électrique, le téléphone électronique, le quinquet halogène, la douche à jets. Les draps sont brillants en satin synthétique grenat brodé de fils dorés pour faire Belle Époque, et ma comtesse d’aujourd’hui est allongée nue, les jambes écartées, la Porte du Soir est ouverte. Elle a déposé la liasse sur le guéridon. Épaisse. Des billets de vingt pour faire illusion.

Je m’agenouille dans la moquette un peu trop usée qui me laissera quelques marques provisoires dans la chair. Ma langue explore l’arche, et rapidement je sens la petite aiguille pointer puis la mer affluer, le salé dominer.

Nous jouons avec son long sautoir de perles de cultures. Elle le cache entièrement dans la Porte et m’enjoint de le récupérer. Sans les mains, sans la bouche, juste avec ton engin dit-elle.

Quand je me perds parmi ces dizaines de petites boules nacrées, elle murmure un léger Ooooh Arsène…

 

Mon ancêtre les lui aurait dérobées ses perles d’Aval, nonchalamment, sans avoir l’air d’y toucher, avec distinction et un bon mot en partant. J’ai juste pris l’argent convenu.

Mais je l’ai fait comme un gentleman cambrioleur.

 

 

Philippe Groulard (juillet 2014).

Sur les traces de Maurice Leblanc.



13/08/2014
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